Chronique judiciaire : ELIE ET LES Z…
LE TÉMOIN DU MOIS


Les frères Zemour ont fait partie des grands seigneurs de la pègre parisienne des années 60-70. A Nevers, Elie Pitoun, leur ami d’enfance, raconte la jeunesse, l’ascension et les assassinats successifs des « Z », à commencer par Gilbert, celui qu’il a le mieux connu.
Une maison coquette, à Nevers, à quelques pas de la Loire. L’accueil est chaleureux, les gestes ronds. La bonhomie d’Elie Pitoun est une façade. L’homme a le regard lointain de ceux qui en ont trop vu. La Deuxième Guerre Mondiale. La guerre d’Algérie. Les malades et les blessés transportés dans son ambulance pendant vingt-cinq ans dans la Nièvre. Les assassinats successifs de ses amis d’enfance : les frères Zemour, maîtres du Milieu parisien dans les années 60-70. Des cinq « Z », c’est Gilbert Zemour qu’Elie a le mieux connu. Considéré comme le cerveau du clan, il a été exécuté à Paris en pleine rue, en juillet 1983, sans que sa famille, la police et son ami d’enfance ne sachent rien de son assassin.
Quarante ans plus tôt, le 8 mai 1945, à Sétif, Elie Pitoun a onze ans et Gilbert Zemour dix, quand la fête de l’Armistice dégénère en répressions et en massacres. Sur le chemin de l’école communale, les deux camarades de classe enjambent « des cadavres dans les rigoles, des Européens et des Arabes, fellaghas ou pas, tués comme des mouches », se souvient Elie.
« Bon élève », « beau garçon », « camarade sympathique », « Petit Gilbert » ne se fait alors remarquer que par sa petite taille et son courage. Boxeur de talent, il défait un jour Abderrahmane Keddad, un champion d’Afrique du Nord, au milieu d’une foule médusée. « Comme ses frères, il n’avait peur de rien, pas même de la mort. Il était convaincu d’être le plus fort, c’est tout », assène son ami.
Racketteurs et julots
Il fallait ce combat de légende pour faire varier le cours d’un quotidien morose. « Gilbert et moi en avions marre, témoigne son ami d’enfance. Nos seules distractions étaient le sport et des surprises-parties sans tourne-disques où on improvisait l’orchestre. » A Sétif, la fontaine des amoureux cesse de mériter son surnom à partir de 20 heures et la vie devient vite d’un ennui insoutenable. Agés de 18 et 19 ans, les deux jeunes hommes embarquent alors sur le même bateau Alger- Marseille.

Sitôt à Paris, Gilbert et Elie se mettent au travail : dans un garage du 18e pour Elie ; chez Panhard Montparnasse pour Gilbert. Leurs payes suffisent à peine à les loger dans une mansarde miteuse. Elie est appelé sous les drapeaux dans une Algérie en pleine guerre civile. A travers la correspondance qu’il entretient avec Gilbert, il devine que son ami, réformé, a changé de niveau de vie. Il le vérifie à Paris trois ans plus tard : les affaires de Gilbert vont bien. Beaucoup mieux même. Gilbert a quitté sa mansarde et possède dorénavant une voiture. D’abord arnaqueurs sans envergure, les frères Zemour ont été remarqués par le Milieu pour leur pouvoir de persuasion et leur détermination et assurent désormais la « protection » des commerçants et des prostituées du faubourg Montmartre. Une guerre des gangs éclate entre les truands du quartier. Le Milieu et la police soupçonnent les frères Zemour d’en être à l’origine.



« Moins tu en sauras, mieux ça sera »
En 1967, ils sont les maîtres incontestés du faubourg et deviennent tout simplement les « Z ». Cette seule lettre suffit à assurer le silence autour de leurs activités. « Nous continuions à nous voir mais Gilbert m’avait prévenu : « Moins tu en sauras, mieux ça sera ». Je ne lui posais jamais de question. Il m’arrivait de quitter la pièce quand les discussions portaient sur des choses que je n’avais pas à savoir », confie Elie. C’est la fin de la complicité totale entre les deux hommes. Gilbert continue cependant à le faire bénéficier de « son coeur d’or ». « Il nous arrivait de partir à Cannes ou à Juan-les-Pins sur un coup de tête, de fréquenter les casinos et les palaces. » A l’Assiette Carrée, le restaurant de Gilbert à Paris, Elie côtoie les stars de l’époque : François Simon, Eric Tabarly, les Compagnons de la Chanson, Claude Lelouch…
Les deux hommes écument des boîtes où ils ont leurs tables et où il serait de mauvais goût de leur demander de régler l’addition. Les nuits s’achèvent dans les salles de jeux clandestines, les « flambes », dans trois syllabes qu’Elie égrène avec délices : « baccara ». Pour un trentenaire déraciné ayant connu deux guerres, l’aura des « Z » est une tentation de tous les jours. « J’ai failli plusieurs fois demander à Gilbert de me faire rentrer dans ses combines, confesse Elie. Il avait tout, de gré ou de force : les costumes sur-mesure de la place Vendôme, les plus belles voitures, les plus belles femmes. » Mais Elie s’accroche à son emploi de VRP et rencontre sa future épouse à Nevers. Ils se marient en 1970 dans la Nièvre, loin de Gilbert et de son épouse Liliane.
La même année, les « Z » sont fichés au grand banditisme. Désormais, Elie suit de très loin leur ascension et leur chute.
« Tu seras plus heureux que nous »
Le 28 février 1975, la fusillade du Thélème crève le silence entourant leurs activités. Ce jour-là, William Zemour tombe sous les balles des antigangs dans une brasserie parisienne. Théodore, dit « André »,ca pris ses distances depuis quelques
années. Gilbert devient alors le chef présumé du clan. La liste des morts s’allonge et avec elle, celle des rancoeurs mortelles. Faute de plaignants et faute de preuves, seule la mort semble pouvoir arrêter les « Z ». Elle surprend le plus jeune frère, Edgard, le 8 avril 1983, dans sa villa de Miami, sous la forme de quatre balles de 11,43 tirées à travers une fenêtre. Gilbert est seul. La mort vient à sa rencontre quatre mois plus tard.
Le 28 juillet 1983, il ne reste plus des « Z » qu’une petite silhouette dessinée à la craie sur un trottoir de l’avenue de Ségur et des questions sans réponse. Qui a exécuté Gilbert Zemour ? Les survivants de vingt ans de guerre des gangs supposées avoir fait au total une quarantaine de morts ? Des hommes contrariés par l’ambition récente de Gilbert de participer à la relance d’un célèbre casino niçois ?
A Nevers, une trentaine d’années après la mort de son ami d’enfance, Elie Pitoun continue à lire les livres et les coupures de presse relatant l’ascension, le déclin et la chute des « Z ». Les pages grouillent de questions sans réponses. Qui était vraiment Gilbert Zemour ? L’un des derniers seigneurs du Milieu, comme veut le démontrer le commissaire Le Taillanter dans LesDerniers Seigneurs
de la Pègre ? L’homme d’affaires volubile et mégalomane dépeint par le journaliste Jacques Derogy ? Le bon père de famille coulé malgré lui dans le béton du grand banditisme familial, comme l’affirme son fils Roland à Henry- Claude de la Casinière, réalisateur du documentaire Z comme Zemour ? Difficile de se forger une conviction.
Du haut de sa puissance naissante, « Petit Gilbert », l’homme aux Manille Double Coronna, en avait au moins une : « Elie, tu fais les bons choix.Tu seras sûrement plus heureux que nous. »
Nathalie MARX
Posté par : Koikispass







