Le bistrot, le vrai,  évoque tout de suite et en vrac des souvenirs de films, des perles de comptoir, des piliers de zinc qui y trouvent leur deuxième maison et un(e) patron(ne) régnant avec bienveillance
et fermeté sur cet univers. On s’y ouvre le cœur au rythme des tournées, on ose toutes les paroles et pourtant on y trouve un grand respect : le bistrot est un sanctuaire, les haineux n’y ont en général pas leur place. Ici, pas de cabinet de style pour fabriquer une déco taillée pour Pinterest, ni de bruit de fond lounge qui vous flanque le zonzon. Quand il y a de la musique, c’est celle d’une France de carte postale, que l’on croit à tort disparue mais qui survit malgré les standards, la loi Evin, les gendarmes et les bars à thème. En ville ou au plus profond du Morvan, on en a trouvé une poignée dont les patrons se sont ouverts. Il y en a sûrement d’autres… les habitués doivent le savoir !

Le Cornemuse

Chez Gérard et Brigitte

A moins d’être sacrément miro, difficile de louper la façade du Cornemuse à Arleuf : un joyeux bordel de couleurs franches et joyeuses qui, il faut bien le dire, tranche et ça fait du bien, au milieu du rude paysage morvandiau.

On y entre donc pour le décor (l’artiste, Bertrand Dios, a poursuivi son délire à l’intérieur, sol et plafond compris), on y reste pour ce qui est la grande fierté de la maison : la salle de spectacle au sous-sol où alternent pièces de théâtre, projections de vieux films et bien sûr les concerts.

Gérard le patron, autrefois moniteur d’auto-école, a débuté en tenant scène ouverte pour des musiciens locaux. La rumeur a enflé dans le milieu, le lieu s’est doté de sa salle de spectacle en 1998 et le succès a été immédiat. « Quand il y avait du monde, s’amuse Gérard, ça entrait par les fenêtres ! » Aujourd’hui, Arleuf accueille aussi bien Little Bob (un récidiviste), des noms de la musique world comme des vedettes des années 70-80 : Juvet, Nicoletta, Zouk Machine…

Perdu dans le Morvan, c’est peu dire que Le Cornemuse est un lieu de rendez-vous important, comme le confirme Virginie, journaliste venue en voisine et habituée : « C’est une institution, ne serait-ce que pour le décor ! Dans des villages désertés, le bistrot reste un lieu de lien social ». Gérard tempère néanmoins : « Il n’y a plus la même convivialité, avant les gens venaient jouer aux cartes, s’attardaient, consommaient davantage. Aujourd’hui c’est fini, les jeunes sont sur leurs portables… »

N’empêche qu’il reconnaît que son bistrot-restaurant a fait connaître Arleuf a un public venu parfois de très loin et avant que la façade ne pâlisse, on y entendra longtemps encore chanter les guitares et beugler les micros !

ON VIENT POUR :
Le programme culturel éclectique drivé par Gérard et Brigitte, le décor, l’échappée belle dans le Morvan.

Chez Marie Lou

et pis c’est tout

dossier_marielou83 ans, dont 38 sans dents !

Lucette, sa collègue de Moulins Engilbert, l’appelle affectueusement « notre légende à tous ». En débarquant à Villapourçon, on a compris pourquoi… 83 ans « dont 38 sans dents », Alsacienne d’origine, Marie Lou est venue à Paris dès l’âge de 16 ans « d’abord comme bonniche, après j’ai travaillé comme vendeuse aux Galeries de Passy puis à Saint-Charles ».

Elle y a rencontré son Morvandiau de mari qui un jour lui a dit de boucler les bagages pour retourner au pays, le sien à lui s’entend. Désormais le pays de Marie Lou serait donc le Morvan et le village de Villapourçon où elle tient le bistrot depuis 1979, de 7h à 20h quasi tous les jours de l’année.

Elle a ses élégances

Calée derrière le bar, elle sirote le seul « médicament » dont elle a besoin : « sa côte-du-Rhône ». L’eau, elle évite, le matin elle démarre au champagne ou à la bière. Plus de dents, donc, mais pas question de s’équiper d’un râtelier à son âge, c’est cher  – « et je vais pas l’emmener au cimetière » – en revanche, les frisettes sont en place et la robe fleurie, elle a ses élégances.

Un bistrot apprécié par les habitués

L’établissement a ses habitués, qui se payent des tournées de rouge à un euro le verre et se souviennent du temps où Villapourçon comptait « boulanger, boucher, docteur, la Poste… et le curé ». Marie Lou écoute, commente et prend à témoin son défunt mari dont la photo trône au-dessus de la caisse enregistreuse.

dossier_marielou2Un restaurant, mais ça, c’était avant

Avant, elle faisait aussi restaurant, maintenant c’est devenu compliqué à cause des normes et la patronne a son idée là-dessus : « Qu’est-ce qu’on en a à foutres des normes ? J’ai fait la cuisine sans pendant des années, j’en ai jamais eu un de malade ! »

Idem pour les zincs : « Moderniser les petits bistrots, ça marche pas ! ». Pour fêter ça, on a payé la tournée de Côtes-du-Rhône. Normalement, on devrait vivre vieux.

ON VIENT POUR :
La gouaille de Marie Lou, la tournée dans les verres Duralex, les randonnées dans le Parc régional.

Le Poêlon

Chez Mimi

Depuis 1989, Le Poêlon à Tronsanges c’est plutôt chez Mimi, un bar-restaurant créé dans une ancienne annexe du garage et qui fleure bon la Nationale 7 de Trénet : « Avant on voyait passer 13 à 15 000 voitures par jour, depuis la construction de l’autoroute, on n’en voit pas 150 » explique Michel alias « Mimi », 67 ans dont 28 consacrés aux amis. Aujourd’hui, les gens de passage ne passent plus et ce sont les habitués qui font bouillir la marmite :
« Je propose toujours des repas le midi, mais le soir principalement pour les copains » qui viennent notamment déguster une tête de veau dont la notoriété a fait le tour de la Nièvre.

Chez Mimi, c’est aussi un garage à l’ancienne. Ici pas de valise électronique mais la débrouille de ce mécanicien toujours aussi passionné qui souvent répare ce qu’on ne répare plus. Et c’est tout cela qui a fait de lui un personnage local – qui est même passé sur D8 lors du grand embouteillage de la Fête de la Nationale 7 de Pougues-les-Eaux : « Ce jour-là, avoue Michel avec un peu de nostalgie, on retrouve l’ambiance qu’il y avait ici il y a 25 ans, du temps où tout le monde se croisait ». Les jeunes, eux, sont moins nombreux : « C’est surtout qu’ils ont vieilli! » sourit Michel, comme Hervé, 46 ans, accoudé au comptoir ce jour-là : « Je suis venu ici en quittant l’armée, c’était en 1989 et depuis je m’arrête toujours prendre un café ou boire un verre ». Et quand on lui demande ce qui l’attire ici, la réponse est claire : « Je viens pour le patron ! ».

Loin des sentiers autoroutiers Mimi et sa femme Marlène continuent de faire vivre le plus ancien commerce de ce village qui il y a vingt ans comptait deux restaurants, un bistrot et une station-service. La retraite ? « J’y suis depuis 7 ans ! je m’arrêterai peut-être à 70 ans… mais on verra ça… ! ».

ON VIENT POUR :
L’ambiance N7, la gentillesse des propriétaires, la tête de veau. 

Le Bar du Commerce

Chez Lucette

Dans un coin du bistrot, sur le mur, elle pose aux côtés de François Feldman, Herbert Léonard, Gold et Image, les gloires des années 80. à l’époque employée chez un traiteur, Lucette suivait les tournées Centre-France pour nourrir les vedettes.

Aujourd’hui et depuis 1987, elle bichonne les habitués et les touristes de passage dans son établissement. Avec le sourire, toujours. « Les gens qui me font l’honneur de venir se détendre chez moi, je leur dois de les soigner. C’est un troc. » Les ados du village ont passé chez elle leurs meilleures années, confiant à « Mémère » (son surnom), le blues dont on ne pouvait parler à la maison, les habitués ont murmuré au bar leurs petites et grandes misères qu’elle a gardées au chaud – « je suis tenue au secret professionnel ».

Les coups de main au fil des années, Lucette ne les compte plus – « je suis une dépanneuse ! », le rôle social du bistrot et l’empathie nécessaire de son propriétaire, elle en est bien consciente : « Je dis pas que c’est un don mais on ne devient pas cafetier ou bistrotier sans un petit machin ». C’est sans doute « ce petit machin » qui lui fait ouvrir son bar et les cœurs pratiquement non stop, même si l’ambiance n’est plus vraiment la même : la faute à la société qui va trop vite, aux portables, à la vie qui s’étiole dans les petits villages : « Je dis pas qu’on est devenus neurasthéniques, mais bon… »

N’empêche que jusqu’au bout elle sera là, avec le sourire, pour soigner ses hôtes. « Mémère » est une grande dame…

ON VIENT POUR :
La chaleur de Lucette, la terrasse fleurie, les fresques en trompe-l’œil dans le village..

Le Bar des Halles

Chez Manu

à Nevers, Manuel de Jesus est une véritable institution : président hyperactif du club de Football Racing club Nevers Sermoise Challuy, il a vu passer dans son bistrot toutes les générations depuis 1978. Le Bar des Halles, c’est son quotidien depuis qu’il a 19 ans.

En presque 40 ans, le paysage a changé : « Avant tout le monde se mélangeait ici, toutes classes sociales, tous âges. Aujourd’hui, les bars ont leur clientèle. On a voulu séparer les gens . » Ce qui ne change pas, c’est qu’on y parle librement : « Il y a des discussions un peu chaudes ici entre les clients, mais c’est aussi ça un bistrot : c’est une soupape de décompression ! ».

Alors oui le métier a évolué mais pas qu’en mal, au contraire. Par exemple, les jeunes : « Bon, oui, ils communiquent avec leurs téléphones, mais ils sont plus calmes. Ils boivent beaucoup moins. Il y a 25 ans, ils tournaient aux alcools forts. Maintenant c’est une ou deux bières. Ça n’a rien à voir avec les années 80 qui étaient beaucoup plus chaudes ! ».

Chez Manu, on sent la chaleur qui fait les vrais bistrots, le lien étroit qui transforme les clients en amis ou presque. « Ça demande beaucoup d’entretien. Un client, c’est pas une caisse enregistreuse ! On a un rôle social important : écouter, aider, lui permettre de passer un coup de fil, le guider quand il a besoin d’un service ».

Ce jour-là, parmi les habitués il y avait Pascal (dit « Rénette ») le fils d’Huguette qui en son temps tenait le Provençal, un café aujourd’hui disparu : « Moi, je viens ici depuis presque toujours, presque tous les matins et tous les soirs. Je viens lire le journal, discuter avec des habitués. Je peux pas le louper. Une journée sans, ça me manquerait ».

ON VIENT POUR :
L’énergie de Manu, le sport comme moteur de discussions, la vie des halles les jours de marché.

Aux Poids Lourds

By l’Art Haché

à l’extérieur, rien ne distingue « Aux poids-lourds » de tous les rades du monde : déco inclassable, banquettes sur la gauche, zinc sur la droite et les bouteilles alignées pour veiller sur le tout.

La différence, c’est que ce bistrot affiche depuis le départ une ambition sociale : accueillir ici tout le monde, y compris ceux qu’on regarde de travers dans les autres établissements, les déclassés, les défavorisés, les gens du voyage…

Avec au menu des jeux de société en libre accès, baby et fléchettes gratos et une gestion associative par le groupe « L’Art Haché ». Une différence appréciée des habitués, comme Franck : « C’est une autre mentalité que dans les bars classiques. Ici on croise des gens qui ne sont pas forcément bien acceptés ailleurs. » Ron, autre habitué renchérit : « Dès que je suis venu, j’ai senti qu’ici c’était autre chose. C’est plus chaleureux. » Gestion à but non lucratif, mais quand même, comme ailleurs, le besoin que ça tourne.

Dans une bourgade comme Corbigny, où la clientèle locale est peu nombreuse
et les touristes itou, le bistrot a besoin de clients pour continuer à vivre. Poussez donc la porte des « Poids-Lourds »,  elle est rarement fermée, c’est même le credo de la maison…

ON VIENT POUR :
L’esprit militant, la bonne musique, les jeux en accès libre.