La fable de Maître Rathery

La faim justifie les moyens… Dans le film danois de Anders-Thomas Jensen Les Bouchers verts, sorti en 2003, un couple de bouchers en galère parvient à faire fortune grâce – justement – à leur bonne fortune : la mort accidentelle d’un électricien dans leur chambre froide qui, transformé en steak, va faire de la boucherie Svend et Bjarne, un lieu des plus branchés…

Un contexte économique difficile (et oui déjà!)

A Clamecy en ce début d’an III (1795), la crise économique bat son plein, comme dans tout le royaume de France. L’hiver particulièrement rude engendre une famine colossale : le prix du pain devient exorbitant. La miche d’un kilo passe de 4 sous à une livre tournois (soit 20 sous, 10,33€) quand un ouvrier ne gagne que 10 sous par jour. Comme si de nos jours, le kilo de pain était à 140€… Il faudra attendre le soulèvement du 12 Germinal (1er avril) pour que les autorités consentent à rationner et ainsi répondre à la pénurie de pain. Et Marie-Antoinette n’étant plus là pour leur conseiller de manger de la brioche ( anecdote erronée au passage), il fallu faire preuve d’ingéniosité. 

La fable de Maître Rathery

Heureusement, les Clamecycois ont Rathery. Non pas Benjamin, le médecin indocile et provocateur de Claude Tillier dans Mon oncle Benjamin inspiré du docteur Germain Rathery installé à Clamecy, mais le citoyen Jacques Rathery, boucher de son état – et de son étal, tout aussi filou– qui, devant la pénurie de viande et conscient – comme aujourd’hui encore – que la pauvreté des uns fait la bonne fortune des autres, fait prendre à ses contemporains des vessies pour des lanternes en leur faisant manger du loup pour de la  chèvre. De cette escroquerie valant 10 sous la livre, on tira deux conséquences : d’abord que Spanghero n’a rien inventé en vendant du cheval pour du bœuf, mais surtout que bien mal acquis ne profite jamais (Balkany en sait quelque chose) puisque en Vendémiaire de l’an IV (soit octobre 1795),  l’un des premiers député de la Nièvre, Jean Baptiste Jourdan  est envoyé à Clamecy, pour s’assurer de l’approvisionnement à Paris du bois et du charbon et ordonne au passage «  la mise en arrestation d’un nommé Rathery , boucher en cette ville et de sa femme, accusés par la voix publique et convaincus d’avoir exposé à la vente et débité de la chair de loup pour de la chèvre ».

On ne sait pas ce qu’il advint du boucher mais cet épisode donna aux Clamecycois le surnom de « mangeurs de loup ». Une histoire que Jean de la Fontaine n’aurait pas boudée car la morale de cette histoire est qu’en mai et juin 1801, six femmes et enfants Clamecycois furent dévorés par un loup « mâtin » au sud de la ville (et 18 autres grièvement blessées). De quoi devenir chèvre !