Et si la Nièvre était un territoire idéal pour se lancer lorsqu’on est jeune entrepreneur ? Ce qui aujourd’hui ne paraît pas évident est avant tout une question de méconnaissance et de préjugés selon Simon Peyronnaud, co-fondateur avec son ami d’enfance Mathieu Khouri de Losanje, entreprise à la pointe de la mode circulaire et qui vient de boucler une levée de fonds de près de 7 millions d’euros… depuis Nevers.
Avec “Parole de décideur-euse : Les voix qui montrent la voie”, Koikispass donne la parole aux décideurs et aux décideuses qui nous font voir la Nièvre autrement
De quoi la Nièvrose est-elle le symptôme ?
Il y a une anecdote que je raconte souvent. Lorsque nous sommes arrivés à Lyon pour nos études avec mon associé Mathieu (Khouri, NDLR), nous nous sommes fait un ami originaire de Saint-Etienne. Et lorsque nous lui avons dit que nous étions de Nevers, il a pensé que nous étions Belges. Ça lui a pris trois mois pour réaliser que Nevers était en France. Encore aujourd’hui, lorsque j’ai rendez-vous avec des marques ou des grandes entreprises et que je parle de Nevers, personne ne sait où cela se trouve. Il n’y a que lorsque j’évoque la Bourgogne que les gens commencent à se faire une idée. Plus jeune, lorsque j’étais dans l’équipe départementale de hand et que l’on participait aux rencontres régionales avec la Saône-et-Loire, la Côte-d’Or et l’Yonne, nous étions considérés comme les bouseux.
En résumé, soit la Nièvre n’a pas d’image soit son image est négative…
Et pourtant je suis fier d’être Nivernais et Neversois. Si je pouvais, je ferais refaire mes papiers rien que pour avoir la mention “né à Nevers”. J’y suis arrivé quand j’avais 3 ans et j’en suis parti à 18 pour poursuivre mes études et finalement revenir à 24 ans. Mais il est vrai que nous sommes vus comme un département rural où il n’y a rien à faire. D’où la difficulté pour nous en tant qu’entreprise d’attirer certains profils. Nous devons nous débattre avec les préjugés qui pèsent sur le territoire. C’est beaucoup de mauvaises informations. Une ville comme Nevers fonctionne différemment d’une métropole. Ici, les gens se retrouvent chez eux plutôt que dans les bars le soir. Du coup, créer des connexions peut se révéler complexe au début. Au final, les salariés de Losanje qui sont venus d’autres villes se disent plutôt contents de Nevers. C’est un peu l’effet Bienvenue chez les Ch’tis.
Quelle est la raison d’être de Losanje ?
Nous sommes persuadés que dans quelques années les vêtements que l’on achètera seront découpés dans de vieux habits et plus dans des rouleaux. Aujourd’hui, toute l’industrie de la mode découpe ses vêtements dans des rouleaux de tissus fabriqués à cet effet. Or il y a des dizaines de millions de tonnes de vêtements qui ne servent à rien dans les centres de tri. Beaucoup sont expédiés en Afrique ou en Amérique Latine, souvent juste pour déplacer le problème. Le développement de la seconde main est une solution mais elle est difficile à imposer. Rien à voir avec l’upcycling qui permet de récupérer des vêtements pour y découper des morceaux et concevoir des produits neufs. Chez Losanje, nous avons développé une solution industrielle pour faire de la découpe automatisée et valoriser cette matière première aujourd’hui négligée. Nous sommes les premiers en Europe mais aussi dans le monde, le secteur de la mode circulaire étant principalement européen. À l’heure actuelle, nous travaillons pour une cinquantaine de clients, à la fois des grands groupes, comme la SNCF ou La Poste, et des marques comme Asphalte ou Faguo. En termes de bilan carbone, l’impact est majeur. La production d’un jean implique l’émission de 20 kg de CO2. Or on tombe à 1 kg lorsqu’il s’agit d’un jean upcyclé. Dès lors que l’on produit en grande quantité, on parvient à des économies substantielles.
Qu’est-ce qui a motivé l’installation de Losanje dans la Nièvre ?
Notre première source de motivation était liée à notre volonté de revenir vivre ici. De prime abord, on se dit que d’un point de vue économique il n’y a pas grand chose à faire. C’est voir le verre à moitié vide. Car on peut aussi se dire qu’il y a plein de choses à faire. À notre démarrage avec Losanje, nous avons trouvé une vraie écoute. C’était plus facile de bénéficier d’aides et de financements parce qu’il y a mécaniquement moins de dossiers, plus d’écoute et une plus grande appréciation du territoire et des nouvelles aventures qui s’y créent. Et puis à Nevers, on est à une personne max de n’importe qui. C’est donc plus facile de se connecter. Il n’y a personne avec qui nous ne pourrions pas être mis en relation. Par contre, la phase de création est plus simple, la phase de développement peut s’avérer plus délicate. Le risque est de manquer de ressources humaines et financières et de pâtir du manque d’attractivité du fait notamment de la difficulté de trouver un médecin ou un dentiste. À l’inverse, l’immobilier et la qualité de vie constituent des atouts majeurs. C’est pourquoi je pense qu’il est essentiel de changer le regard sur ce que l’on appelle la diagonale du vide. On y trouve des territoires où il y a énormément d’opportunités, pas seulement des faiblesses.
Comment compose-t-on avec ces faiblesses lorsqu’on est entrepreneur ?
Je pense qu’en tant qu’entrepreneur on peut permettre de créer des dynamiques. En ce qui nous concerne, j’espère que Losanje va attirer d’autres entreprises qui voudraient se lancer dans la mode circulaire. C’est le but à terme avec pourquoi pas une giga factory de l’upcycling. On le voit avec la Silicon Valley. C’est la concentration des compétences qui rend possible l’innovation. C’est tout à fait faisable à Nevers. Il existe déjà un pôle autour du sport auto à Magny-Cours. Et on voit une dynamique émerger en matière de restauration ces dernières années avec le Cinquante-Huit, le Café vélo, Couleur café, Silex et Du bonheur qui ont misé sur le segment locavore. Ensemble, ils sont parvenus à créer un écosystème vertueux avec les maraîchers locaux. J’en profite d’ailleurs pour dire que les pâtisseries de Chloé de Couleur Café ne sont pas encore assez reconnues à mon goût, alors qu’elles devraient faire les gros titres !
Créer une entreprise dans un secteur en crise, le textile, et le faire dans un département rural, témoigne d’une vision résolument optimiste de l’avenir…
C’est important d’avoir une vision positive de demain sinon à quoi bon faire tout ce qu’on fait. Le secteur textile n’est certes pas le plus en verve en ce moment. Mais l’économie circulaire, qui a longtemps été vue comme une démarche anecdotique, constitue aujourd’hui l’un des remèdes. Elle permet d’aller chercher de la profitabilité tout en développant des solutions beaucoup plus vertes et locales. La filière qui se crée autour de l’upcycling n’est pas délocalisable. Elle connecte des acteurs qui sont tous implantés en France ou en Europe.
À vous écouter, on est plus dans la diagonale des alternatives que dans la diagonale du vide…
C’est exactement ça. Il faut parvenir à impulser un autre récit car l’image que renvoie une ville ou un territoire est cruciale en termes d’attractivité, et donc en termes de développement économique. Elle doit donner envie aux gens de venir, d’investir. Nevers fait entièrement partie de notre storytelling en tant qu’entreprise. C’est un élément de différenciation qui nous joue parfois des tours mais qui s’est révélé plus souvent favorable ces six dernières années.
Quels sont les remèdes pour contrer la Nièvrose ?
Cela passe par de la pédagogie et une meilleure compréhension des opportunités et de la manière dont on peut vivre ici. Lorsqu’on se lance pour la première fois dans la création d’entreprise, on se dit le plus souvent qu’il faut s’installer dans une métropole pour que ça marche. Au final, ce n’est pas forcément le cas. Il subsiste énormément de préjugés sur les villes comme Nevers. Pourtant, Nevers et la Nièvre offrent un cocon idéal pour se lancer. D’où la nécessité de raconter une autre histoire de ces territoires.
Quels sont celles et ceux qui racontent cette histoire ?
Il y en a plein. Dans notre parcours en tant qu’entrepreneurs, Luc Meunier a joué un rôle crucial en tant que directeur du Village by CA. C’est lui qui a cru le premier au projet et qui nous a convaincus qu’il était possible d’entreprendre à Nevers. Je pense aussi à Charles Bonnafous, le PDG de Nexson Group. Dès le début, alors que nous existions à peine, il a accepté de nous consacrer du temps, de nous traiter comme ses homologues et de nous ouvrir son carnet d’adresses alors qu’il n’avait aucun intérêt direct à le faire.
Vous décrivez la Nièvre comme un territoire de liens…
C’est tout à fait ça. On trouve des gens qui ont des compétences exceptionnelles et qui sont prêts à les partager. C’est un peu LinkedIn en vrai.
Propos recueillis par Renaud Charles







































