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Le Nivernais, un terroir qui n’a rien à envier aux grands crus

Jacky Rigaux faisant partager sa culture du vin à Koikispass / Photo par EdJ/Agence ProScriptum

Exclus des vins de Bourgogne, les vins du Nivernais n’en sont pas pour autant des vins au rabais. Si une décision politique les a isolés du reste de la Bourgogne, Jacky Rigaux, spécialiste des terroirs, explique qu’ils sont néanmoins les ambassadeurs d’un terroir de qualité.

Pourquoi les vins nivernais ont été exclus de l’appellation « bourgogne » ?

Avec la création des appellations d’origine contrôlée (AOC), les vignobles de France se sont organisés autour d’entités géographiques. Le vignoble de pouilly-sur-loire, ayant obtenu son AOC et bordant la Loire, a naturellement été intégré aux vignobles de la « vallée de la Loire ». Tous ceux qui se lovent sur ses rives en ont bénéficié, des côtes du Forez, près de sa source, au muscadet et au gros plant qui surplombent son estuaire. Ceux qui sont alentour ont obtenu la même classification, comme l’appellation « valençay » qui s’étend sur les rives du Cher ou ceux de rully et quincy. Ainsi, quand les coteaux-du-giennois que se partagent le Loiret et la Nièvre accédèrent à l’AOC, il devint vignoble de la vallée de la Loire, comme les coteaux charitois, le vignoble du Rioussat et les coteaux de Tannay, pourtant situés à plus d’une cinquantaine de kilomètres du fleuve. Ce n’est donc ni la géologie, ni l’encépagement, ni la typicité des vins qui en ont décidé ainsi, mais le choix politique de ranger tous ces vignobles nivernais dans la corbeille « vallée de la Loire ». Ils ont cependant les pieds en Bourgogne, même si la Nièvre, le 6 avril 1973, a échappé d’une voix à son rattachement à la région Centre.

Quelles sont les caractéristiques géo-sensorielles des vins du Nivernais ?

Chaque vignoble délivre des messages tactiles, gustatifs et olfactifs originaux de son lieu de naissance. En ce qui concerne Pouilly-sur-loire, le terroir est d’une grande complexité pour générer des vins très divers. On distingue quatre types de terroirs installés sur des substrats différents : les calcaires durs, appelés ici « caillottes » ou « cris », les marnes kimméridgiennes [issues du jurassique supérieur, NDLR] appelées « terres blanches », les terres à silex (sous-sols siliceux) et les terrasses sableuses. Les sols installés sur le calcaire, en particulier sur les coteaux qui regardent la Loire, sont les plus chauds. Leur charge en pierres calcaires blanches est parfois impressionnante, comparable aux galets roulés de Châteauneuf-du-Pape. C’est en ces lieux que les raisins mûrissent le plus tôt. Les vins sont élégants, leur bouquet se développe généreusement. Ils ont une belle fraîcheur et une nervosité de bon aloi. Les sols qui tapissent les marnes kimméridgiennes sont à réchauffement lent. Ils couvrent la partie centrale du vignoble. Ils favorisent une maturité plus tardive des raisins pour des vins fermes dans leur jeunesse, d’une grande plénitude, minéraux et fruités. Les sols siliceux (terres à silex) reposent sur une roche mère du kimméridgien ou du portlandien. C’est autour de Saint-Andelain et de Tracy qu’ils sont les plus présents. Ces « chailloux » favorisent l’éclosion de vins structurés, solides, consistants, fermes dans leur jeunesse, qui vieillissent admirablement. Les terres argilo-siliceuses éocènes, présentes également, conviennent parfaitement au cépage chasselas. Enfin les terrasses sableuses se développent sur des sols bruns plus ou moins riches en fragments calcaires. Les vins sont souples, délicats, généreusement parfumés. L’appellation « pouilly fumé » (ou « blanc fumé ») est issue exclusivement du cépage sauvignon. Elle peut être suivie du nom du lieu-dit : En Chailloux, Buisson Mesnard, La Folie, Les Logères, Les Lumeaux, Coteau des Girarmes…

Parlez-nous des coteaux-du-giennois…

Grégoire de Tours, au VIe siècle, mentionne des vignobles dans le Giennois et le Sancerrois. Les moines bénédictins puis cisterciens les firent prospérer par la suite. On sait également que l’évêque d’Auxerre se fit construire à Cosne un château doté de grandes caves et entouré de vignes. Le comte d’Auxerre en possédait également. En 1556, les vignerons de Cosne furent très fiers de servir leur vin à Charles IX et Catherine de Médicis de passage dans leur ville. Le vignoble est prospère jusqu’à la fin du XIXe siècle. L’arrondissement de Gien compte 2 300 hectares de vignes en 1890 ; celui de Cosne, 1 500. Le vignoble ne se remettra pas de l’épisode de phylloxéra, mais il reste suffisamment de surface viticole en 1954 pour obtenir une reconnaissance en VDQS pour huit communes, essentiellement à Cosne et Saint-Père. C’est grâce à la proximité de Pouilly-sur-Loire et de Sancerre, qui avaient obtenu l’AOC en 1937, que les coteaux-du-giennois vont survivre. La cave coopérative de Pouilly en commercialise avec succès, ce qui amènera les vignerons de ces deux vignobles à demander au lycée agricole de Cosne de créer une section viticole. Ce sera une contribution essentielle au renouveau du vignoble. Des jeunes vont reprendre les vignes de leur père agriculteur et les travailleront autrement, en agrandissant la superficie et en investissant dans le matériel viticole. En 1998, l’AOC sera octroyée. Le vignoble actuel des coteaux-du-giennois borde la Loire entre Gien et Cosne-Cours-sur-Loire, en discontinuité, sur une cinquantaine de kilomètres, à une altitude allant de 180 à 250 mètres. Il est installé sur le versant de la vallée exposé au sud-ouest jusqu’à Cosne, puis sur les versants orientés au sud et sud-est du Nohain, affluent de la Loire. Le Giennois est un rebord de plateau qui se raccorde aux collines du Sancerrois, faites de roches du crétacé au nord et du jurassique au sud. Le vignoble est scindé en trois parties, toutes établies sur la rive droite de la Loire. La partie la plus vaste est celle qui prolonge le vignoble de pouilly-sur-loire ; elle est essentiellement située autour de Cosne et Saint-Père. Le terroir est constitué de calcaires et de certaines marnes du kimméridgien, le tout recouvert de dépôts argilo-calcaires, argiles et galets de silex. Les vins sont un peu fermes dans leur jeunesse, d’une grande consistance, minéraux et fruités, avec une belle longueur. Au-dessus de Cosne-Cours-sur-Loire, en particulier vers Myennes, on trouve des galets de silex roulés, des sables et des argiles. Les vins sont de grande finesse, jouant plus sur la texture que sur la consistance, avec une belle présence. De la commune de Briare jusqu’à celle de Gien, les vignes se développent sur des sols qui tapissent une épaisse couche de craie. Une vivacité alerte sur fond de grande consistance pour des vins agréables dès leur jeunesse, mais qui aiment à vieillir.

Quand le vignoble des coteaux charitois fait-il son apparition ?

Il s’est développé sous l’impulsion de l’abbaye de La Charité (1090) et celle de Bouras (1119). Au Moyen Âge, les vins rivalisaient avec ceux de l’Auxerrois ou de l’Orléanais. Au XIXe siècle, le vin commun prend le pas sur le vin fin pour satisfaire la demande parisienne. Ce grand vignoble de près de 2 000 hectares ne survit pas au phylloxéra, occasionnant un véritable séisme économique et social qui accélère l’exode rural vers Paris. Un syndicat de défense est cependant créé à la fin du XIXe siècle, ce qui sauve le vignoble ; mais la première guerre mondiale stoppe ce renouveau. Entre les deux guerres, les vignerons choisissent la replantation en hybrides et non en plants fins greffés, n’imitant pas les vignerons de Pouilly-sur-Loire qui replantèrent le sauvignon et le chasselas et obtinrent l’AOC en 1937. Il ne restait qu’une vingtaine d’hectares en 1980. Ayant conservé un encépagement de qualité dans les vignes survivantes, quelques vignerons créent l’Union viticole de La Charité cette année-là et obtiennent l’appellation « vin de pays de zone » en 1986 : vin de pays des Coteaux charitois. On est proche de la Loire, mais le terroir des coteaux-charitois a une parenté évidente avec la côte bourguignonne de Nuits. Ainsi, les moines cisterciens venus concurrencer ceux de La Charité y plantèrent le pinot. Par le jeu de grandes failles Nord/Sud et de l’érosion naquit ici un terroir du jurassique moyen, comparable à celui de Gevrey-Chambertin ou Vosne-Romanée. Très caillouteux, les sols argilo-calcaires « ressuyent » (s’égouttent) bien et se réchauffent facilement. Côté conditions climatiques, en s’enfonçant dans les terres à l’est et en s’éloignant de la Loire, on est un peu moins sous influence maritime, un peu plus sous influence continentale, comme en Côte-d’Or. Les automnes sont ensoleillés, avec des températures nocturnes assez fraîches qui permettent au pinot et au chardonnay d’accéder à la maturité physiologique optimale des peaux et des pépins. Les vignerons ont donc judicieusement replanté ces deux cépages, pour des vins de belle facture, consistants et élégants, souples et longs, qui pourraient leur valoir le statut de « bourgogne ». Le côtes-de-la-charité s’étend aujourd’hui sur une quarantaine d’hectares travaillés par une quinzaine de domaines viticoles, dont certains sont établis à Pouilly-sur-Loire ou à Sancerre. Plutôt que de demander l’AOC/AOP, les vignerons ont préféré l’IGP (Indication géographique protégée) qui laisse plus de liberté pour innover et explorer toutes les facettes d’un terroir exceptionnel. Si le chardonnay représente la moitié de l’encépagement, et le pinot, le quart, le sauvignon et le gamay ont été conservés, ainsi que différents cépages dits modestes ou oubliés, comme le pinot beurot. Les vignerons proposent de plus en plus leurs vins, à la bourguignonne, par climats, avec les montées-de-saint-lay comme vaisseau amiral.

Qu’en est-il des coteaux-de-tannay ?

La vigne est présente sur les coteaux de Tannay depuis l’époque gallo-romaine. À l’époque des grands-ducs de Bourgogne, on parlait des vins de Clamecy. Quand la ville de Tannay fit ériger de nouveaux remparts à la fin du XVe siècle, la chronique rapporte qu’ils auraient été financés avec une taxe sur les vins. 3 200 hectares étaient encore plantés à la veille du phylloxéra. Seules quelques vignes seront replantées pour la consommation locale. Le vignoble est bien protégé des vents et précipitations venus de l’ouest par les lignes des plateaux boisés. Les coteaux exposés au levant sont constitués de formations calcaires du jurassique moyen, sur lesquels on trouve trois types de sols. Les premiers sont appelés ici « petites terres » car ils sont riches en cailloutis. Les seconds se présentent sous forme de terres argileuses, de couleur ocre. Les troisièmes sont plus marneux, donc de couleur plus claire. L’appellation « coteaux-de-tannay » (IGP) se décline en blanc, rouge et rosé. Les cépages blancs sont au nombre de cinq : auxerrois, chardonnay, melon, pinot blanc et pinot gris. On trouve quatre cépages en rouge : le gamay, le gamay de Bouze, le gamay de Chaudenay et le pinot noir.

Enfin parlez-nous du vignoble du Rioussat…

Riousse est un hameau de Livry, construit à flanc de coteau, non loin de Saint-Pierre-le Moûtier Exposé plein sud, dominant l’Allier, ce coteau disposait d’un vignoble qui s’étendait encore sur 300 hectares au XIXe siècle. Détruit par le phylloxéra, il ne renaît qu’en 1992 avec l’association pour la réhabilitation du vignoble de Riousse. Elle est devenue une société civile d’exploitation agricole (SCEA des Clos de Riousse) et gère les 15 hectares plantés en chardonnay, pinot noir et gamay. La proximité de l’Allier favorise l’apparition de grains nobles, ce qui offre la possibilité de proposer aux amateurs des vins liquoreux.

Comment se constituer une bonne cave ?

Si les coteaux du Giennois comptent beaucoup de grands vignerons et de grands domaines comme celui de Villargeau à Pougny, non loin de Cosne-sur-Loire, les vins de Pouilly ont eu la chance de compter parmi leurs vignerons un véritable génie du vin, Didier Dagueneau. Son fils, Louis Benjamin, poursuit l’œuvre de son père. Pour les grands amateurs se nichent dans ce domaine quelques-uns des plus grands vins blancs du monde, avec une mention spéciale pour un vin issu de vignes franches de pied [non greffées sur un pied américain] : l’astéroïde. Le domaine est à Saint-Andelain. La cousine de Didier Dagueneau, Valérie (Domaine Serge Dagueneau et Filles), propose une grande gamme de vins à prix très doux. Son père a contribué à la renaissance des coteaux-charitois, qu’on peut se procurer, en blanc comme en rouge, à un rapport qualité/prix très intéressant.

Né en 1948 à Donzy, fils d’agriculteurs de Saint-Andelain, Jacky Rigaux est le spécialiste mondial des terroirs viticoles. Œnologue et psychologue, il est à l’origine de deux diplômes universitaires : « vin et culture » et « pratique de la dégustation par la connaissance des terroirs », et l’auteur de nombreux ouvrages et travaux scientifiques sur le sujet.

Propos recueillis par Antoine Gavory pour Koikispass

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